"Lorsque le minaret de la mosquée de l’oasis de Zaâtcha sauta en l’air avec un fracas épouvantable, un long cri de joie s’éleva dans le camp français: c’était le couronnement de ce siège si long, si pénible, qui (leur) avait coûté tant d’efforts et de sang".
Le 26 novembre 1849 s’achève le siège de Zaâtcha, après 52 jours de blocus et de combats d’une férocité inouïe. Face à la résistance des Algériens, même les chroniqueurs militaires français durent reconnaître leur stupeur : le capitaine Charles Bocher décrit une armée coloniale surprise par l’héroïsme des assiégés, voyant une campagne ordinaire se transformer en un siège d’usure traumatisant.
Zaatcha est organisée comme la plupart des ksour sahariens. Une combinaison d’éléments végétaux et architecturaux rend la position presque imprenable. Une forêt immense de palmiers l'entoure. Sous cette nappe forestière, de multiples sentiers se croisent en tous sens et sont bordés de murs élevés qui délimitent des jardins clos.... La ville est par ailleurs entourée de tours carrées réunies entre elles par des maisons crénelées, d’où les insurgés tirent continuellement. Ces maisons bâties en briques crues ressemblent à de gigantesques fourmilières...
La fin du siège marque le début d’une barbarie méthodique. Le rapport du général Émile Herbillon détaille froidement l’ordre de ne faire aucun quartier et l’application de la politique de la terre brûlée.
Derrière cette fureur se cachait une décision stratégique d’une violence inouïe. Craignant une insurrection généralisée dans les Ziban et les Aurès, l’armée d’Afrique adopta une mesure déjà éprouvée en Kabylie entre 1846 et 1857 : la destruction systématique des ressources. Des milliers de palmiers‑dattiers et d’arbres fruitiers furent abattus, privant la région de ses moyens de subsistance.
Ce désastre économique et écologique laissa des séquelles profondes, ressenties sur plusieurs générations..
Toute la population fut exterminée.
Après la reddition du cheikh Bouziane*, les prisonniers, les femmes et les enfants furent passés au fil de l’épée, tandis que l'horreur absolue se mettait en scène:
« la tête du Cheikh fut fixée à la baïonnette d’un fusil, à la baguette fut pointée celle de son fils et sur la capucine fut ajustée celle du chérif Moussa al Darkaoui. Ces têtes furent exposées dans un camp pour "convaincre les sceptiques de leur mort et servir d’exemple à ceux qui essaieraient de les imiter ».
Ce sont les têtes (entre autres), de ces martyrs algériens, qui opposèrent une farouche résistance avant d’être décapités, qui furent longtemps exposées comme des trophées de guerre, avant d’être remisées dans les collections du Muséum de l’Homme de Paris.**
On ne peut voir le lieu du carnage de la population du ksar de Zaâtcha***, sans éprouver l'émotion de la douleur et du chagrin.
Mais ce sentiment est contrarié par la déception, lorsqu'on découvre, planté au milieu de ce qui est maintenant un macabre terrain vague entouré de majestueux palmiers dattiers, une insignifiante stèle en ciment, supposée contribuer au devoir de mémoire, dont l'écrit retraçant ce massacre est en partie effacé.
Mais c’est la colère, qui vous pénètre plus profondément, lorsque vous apprenez que des ossements d’enfants assassinés, ont été retrouvés,****, dans cet encastrement mémoriel. C'est un engin devant élargir la piste, qui a, fortuitement, mis au jour ces fragments d'os, d'innocentes créatures. C'est grâce à une association locale, que ce domaine sépulcral est protégé, sommairement, par un alignement de pierres, préservant le bas fond causé par la partie la plus monstrueuse et obscure de l’homme dit civilisé.
L'honnêteté historique impose toutefois un constat lucide : les supplétifs locaux participèrent pleinement à ces exactions. Une sombre constante mémorielle qui rappelle le rôle, à différentes époques, d'autres forces autochtones retournées contre les leurs : les makhzens sous la Régence ottomane, puis les spahis, les premiers zouaves, les Douairs, les Zmoul, et bien plus tard, les harkis.
Le récit de cette « solution finale » véritable crime contre l'humanité, a fait l'objet de nombreux écrits,***** notamment de la part de Mohamed Balhi, un enfant de la région, Halim Cheurfa ou encore du Docteur Ouatmani Settar.
Farid Ghili
Notes :
*Un notable du ksar, descendant des Bni Ziane (Zianides) de Tlemcen, dont la tribu a évolué en statut de Makhzen à l’époque ottomane
** Après des années de mobilisation, la pétition réclamant la restitution à l’Algérie des crânes de nos martyrs a enfin porté ses fruits. Conservés pendant plus d'un siècle dans les réserves du Musée de l'Homme à Paris, les restes mortuaires de nos héros, notamment ceux de la résistance de Zaatcha (Biskra), ont fini par être rapatriés sur leur terre natale
***D’autres batailles comme celle d’El Amri, dans les environs de Tolga, eurent moins de résonance médiatique.
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